On n'en a jamais parlé : un guide familial et bienveillant pour avoir LA conversation que votre famille évite depuis toujours.
Il y a une phrase que j'entends souvent dans mon travail.
Elle arrive dans les jours qui suivent un décès. Quand il faut prendre des dizaines de décisions sans avoir eu le temps de s'y préparer. Quand la famille se retrouve autour d'une table, à se regarder, à attendre que quelqu'un sache. Quand la question «Qu'est-ce qu'il aurait voulu ? » flotte dans l'air et que personne ne peut y répondre avec certitude.
Alors quelqu'un lève les yeux et dit :
« On n'en a jamais parlé. »
Et dans ces mots-là, il y a tellement de choses. Le fait de ne pas savoir. Les regrets. Le doute. L'inconfort d'avoir à deviner ce qui aurait compté pour le défunt, et l'espoir de viser juste.
Pourquoi on n'en parle pas
Laissez-moi deviner ce qui vous retient…
C’est trop morbide comme sujet
Personne veut aborder le sujet en premier
Vous ne voulez blesser personne
Vous attendez le bon moment — qui ne vient jamais vraiment.
Vous y pensez, et puis la vie reprend, et la mort reste en bas de la liste.
Peut-être que vous êtes l'enfant adulte qui voit ses parents vieillir, et chaque fois que vous cherchez les mots, ils vous échappent.
Peut-être que vous êtes le parent qui y a déjà bien réfléchi, qui attendrait presque qu'on lui pose la question — si seulement quelqu'un osait la poser.
Peut-être que vous vivez en couple depuis des années et que vous avez tous les deux, sans vous le dire, décidé de ne pas entrer sur ce terrain-là. Parce que c'est lourd, et que vous préférez regarder la série blottis l’un contre l’autre sur le canap’.
Tout ça est parfaitement humain. Sachez toutefois que la conversation peut être bien moins difficile à commencer qu'on ne le croit :)
Si vous êtes l'enfant adulte, dont le parent esquive le sujet
Il peut changer de sujet, dire que c'est morbide, soudainement se passionner pour autre chose. C'est normal. Vous avez planté quelque chose. Ça suffit pour commencer.
Quelques formulations qui fonctionnent souvent :
« Tu sais, je suis tombée sur un article qui parlait de l’organisation des funérailles. Les familles qui en parlent à l'avance traversent cette période tellement plus sereinement. J'aimerais vraiment savoir ce qui compte pour toi. »
Ce n'est pas morbide. C'est de l'amour, habillé en pratique.
Ou entrez par la porte dérobée :
« Si tu pouvais choisir tes propres obsèques, à quoi elles ressembleraient ? »
Vous seriez surpris. Beaucoup de gens ont des idées très précises là-dessus. Votre rôle, c'est juste de demander… et d'écouter vraiment :)
Et si le sujet reste bloqué ? Essayez :
« Je ne te pose pas cette question parce que je pense qu'il va t'arriver quelque chose là bientôt. Je te la pose parce que je t'aime, et que je veux pouvoir bien faire le moment venu. »
Ce genre de formulation pose les choses en douceur, en général.
Si c'est vous le parent, et que vos enfants refusent d’en parler
Vous avez peut-être déjà beaucoup pensé à tout ça, parfois bien plus que votre famille ne l'imagine. Et chaque fois que vous essayez d'en parler, ils sont gênés, ils glissent vers d'autres sujets, ils préfèrent parler des petits-enfants ou de la météo.
Voici ce que je vous suggère :
Soyez concret, et restez calme. On va éviter le « je veux qu'on parle de ma mort » car dans le genre frontal, on fait pas mieux. Essayez plutôt :
« J'ai réfléchi à ce que j'aimerais pour ma fin de vie, et j'aimerais vous en parler. Pas parce que quelque chose ne va pas. Juste parce qu’il est important pour moi que vous le sachiez.»
Si la conversation vous semble encore difficile à avoir, écrivez. Une lettre. Un document. Un email. Quelque chose qui dise : voilà ce que je voudrais, voilà où se trouvent les papiers importants, voilà ce qui compte pour moi. Vous n'avez pas besoin que ce soit reçu avec joie et engouement. Vous avez juste besoin que ça existe.
Et pour ouvrir la porte en douceur ? Commencez par quelque chose de concret, voire de léger. Dites-leur quelle musique vous voudriez. Dites-leur que vous ne voulez pas de cérémonie, ou au contraire que vous en voulez une grande, ou que vous aimeriez du bon vin et personne habillé de noir. Le concret appelle une réponse. C'est souvent comme ça que démarrent les conversations.
En couple, quand aucun des deux ne lance le sujet
Étrangement, il est plutôt courant dans les couples qui ont construit une vie ensemble, d’éviter d’aborder l’administratif de la mort. Parfois on a l’impression que de parler de la mort de l'autre semble pourrait abîmer quelque chose. Alors on laisse s’installer le silence.
Et si on changeait notre regard là-dessus ? Parler de la mort n'est pas le contraire de l'amour. C'est une façon de l'exprimer.
Vous parlez de l'avenir — où vous voudriez vivre, ce que vous voulez pour vos vieux jours, ce qui compte pour vous. La fin de vie aussi doit faire partie de cette conversation. Elle n'est pas séparée de l'amour. Elle se tisse en lui complètement.
Une manière d'entrer dans le sujet tout simplement :
« Si quelque chose m'arrivait, j'aimerais que tu saches certaines choses. Tu veux bien que je te les dise ? »
Ou en commençant par l'autre :
« Si tu mourais avant moi, je voudrais savoir ce que tu aimerais. Qu'est-ce qui compte pour toi ? »
La plupart des gens, face à une invitation douce et sincère, sont soulagés de pouvoir en parler.
Des amorces de conversation à utiliser dès aujourd'hui
Vous ne trouvez pas les mots ? Alors empruntez les miens :)
Allez, je me sacrifie, mettez ça sur mon dos ;-)
« Je suis tombé(e) sur un article d'une thanadoula, elle dit que les familles qui en parlent à l'avance vivent cette transition avec plus de sérénité. Alors toi, tu voudrais quoi ? » . Bam ! La porte est ouverte. On s’y engouffre !
Commencez par quelque chose de léger.
« Quelle chanson tu voudrais à tes obsèques ? » Vous verrez votre famille se révéler. Quelqu'un aura une réponse inattendue. Peut-être que certains se chamailleront parce que “mais non mais cette chanson elle est trop nulle !”. D’autres auront sans doute des avis très tranchés. Nickel. On y est.
Faites-en une question d'amour.
« Je veux vous faciliter les choses le moment venu. Donc j'aimerais vous dire ce qui compte pour moi — et j'aimerais aussi savoir, en ce qui vous concerne, ce qui compte pour vous. »
Charité bien ordonnée… commence par vous !
Partagez une petite info. Une préférence. Une musique. « Je sais que ça peut sembler un peu sorti de nulle part, mais je pensais… je voudrais être inhumé(e), pas incinéré(e). Je voulais que tu le saches. »
Quand vous y allez en premier, les autres se détendent. Votre honnêteté devient une permission pour libérer leur parole.
Nommez le malaise.
« C'est un peu bizarre à dire… Tu sais, je tiens à toi, et je préfère qu'on en parle maintenant plutôt que de le regretter plus tard.» Simple. Vrai. Efficace.
Vous n'avez pas besoin d'avoir toutes les réponses
Il ne s’agit pas de cocher les éléments d’une liste. Vous n'avez pas besoin de tout régler en une seule conversation. Vous n'avez pas besoin de tout prévoir, de tout savoir. Il suffit d'ouvrir la porte.
Une conversation. Une chose sue. Une préférence partagée.
C'est déjà un cadeau immense. J'ai accompagné des familles traverser des semaines parmi les plus difficiles de leur vie, et je peux vous dire que celles qui savaient, même un peu, étaient soulagées. Pas parce que ça a rendu le deuil plus facile, mais parce qu'elles n'avaient pas à deviner. Parce qu'elles avaient quelque chose à quoi se raccrocher. Et croyez moi, un peu de charge mentale en moins dans ces moments où tout s’effondre, c’est plus que bienvenu.
Vous avez le temps de faire ça tranquillement. Commencez petit. Commencez aujourd'hui.
Quelles décisions seront à prendre ? La check-list.
Elles arrivent toutes en même temps, il y en a plein auxquelles on ne s’attend pas, et on doit décider souvent en état de choc :
Inhumation ou crémation ?
Des obsèques traditionnelles ou quelque chose de plus personnel ?
Une cérémonie religieuse, spirituelle ou laïque ?
Un grand rassemblement ou quelque chose d'intime ?
Une préférence pour des pompes funèbres en particulier ?
Quel type de cercueil — carton, osier, bois ?
Comment l’habiller ?
Quelles fleurs on peut amener ou quelles sont celles à éviter ?
Quelle musique ?
Où reposeront les cendres en cas de crémation ?
Y a-t-il un contrat obsèques, une concession familiale, des souhaits écrits quelque part ?
Aucune de ces questions ne devra rester sans réponse le moment venu. Mais elles seront bien plus difficiles à aborder dans le deuil, sous pression, quand chacun dans la famille a ses propres idées et qu'il n'y a aucune certitude sur laquelle s’appuyer.
Une seule conversation peut changer la donne :) Alors je vous envoie tout plein de courage et une pincée de magie pour que ces conversations se passent enveloppées par le plus de douceur possible !
Agathe